15. Le retour de la reine
Les habitants d’Upsgran n’en croyaient pas leurs yeux. Une délégation d’environ quarante hommes à la peau noire venait d’arriver sur la place centrale du village. Ils arboraient de superbes maquillages de guerre aux couleurs éclatantes, portaient une multitude de bijoux dorés, de pierres précieuses et avaient même dans certains cas des ossements d’animaux dans le nez et accrochés aux oreilles. Ils avaient des vêtements faits de peaux de bêtes exotiques, de plumes et d’élytres d’insectes. Ils avaient le crâne rasé, et leurs dents étaient taillées en pointe.
Une fille à la peau noire émergea du groupe. Elle avait les cheveux remontés en un gigantesque chignon. Habillée d’un grand voile bourgogne enroulé sur elle comme une robe indienne, elle portait une quantité impressionnante de bijoux colorés : colliers, bagues et amulettes de toutes les tailles. Sur une fillette d’à peine onze ans, cette tenue semblait un peu extravagante.
Elle salua poliment l’assemblée et dit, sans accent, en langue nordique :
— Bonjour, je me nomme Lolya et je suis à la recherche de deux amis. Il s’agit d’Amos Daragon et de Béorf Bromanson. Seraient-ils passés par ici ? Je vous en prie, renseignez-moi, c’est très urgent…
— Euh… bien, euh…, balbutia la grosse tenancière de la taverne. Nous les connaissons très bien. Ils vivent ici depuis quelques mois, mais ils sont partis en mer depuis des semaines et nous ignorons quand ils seront de retour.
— Vraiment ? Vous ne savez pas du tout quand ils vont revenir ? demanda la fillette, émue.
— Non, reprit la femme. Ils sont partis pour l’île de Freyja afin de régler… Disons qu’ils sont partis pour une affaire très importante qui pourrait sauver notre village. Mais… mais que leur voulez-vous ?
— Je viens me joindre à eux, lança Lolya. Il y a quelque temps de cela, nous avons vécu tous les trois une étrange aventure dans laquelle Amos m’a sauvé la vie. Je suis retournée dans mon lointain pays avec la certitude que tout était terminé. Je suis la reine du peuple des Dogons et je croyais que ma vie se déroulerait paisiblement au service de mes gens. J’ai cru que je retournais chez moi, dans mon pays, avec les miens, pour diriger fidèlement les Dogons jusqu’à ma mort…
— Et que s’est-il passé ? demanda, dans la foule, un vieux béorite qui aimait bien les histoires.
— J’ai commencé à avoir des visions, continua Lolya. Des rêves où je me voyais toute desséchée et momifiée vivante ! Mon peuple me mettait à mort en m’insultant, en m’accusant de ne pas avoir suivi mon cœur. J’ai compris que ma voie n’était pas avec les Dogons, ma voie est d’aider Amos Daragon dans sa tâche. Je dispose d’un talent, d’un savoir qui doit être mis au service d’Amos. Et puis, il y a eu ce message…
La patronne de la taverne s’avança et coupa la parole à Lolya :
— Si vous voulez, allons tous à la taverne ! Nous entendrons le reste de l’histoire là-bas et nous pourrons manger et boire. Qu’en penses-tu, jeune Yoya ?
— Lolya, corrigea la fillette. Je suis d’accord mais, d’abord, je dois congédier mon escorte.
La jeune reine prononça quelques mots et la troupe des Dogons tourna les talons. Les gardes déposèrent par terre les effets personnels de Lolya et quittèrent le village pour disparaître dans la forêt.
— Ils auraient pu rester… », dit la matrone, un peu déçue. Eux aussi étaient invités !
— C’est mieux ainsi, répondit Lolya. J’ai refusé de continuer mon règne chez les Dogons et j’ai laissé tous mes pouvoirs et privilèges à ma jeune sœur. Notre royaume doit se reconstruire et ces hommes sont les plus valeureux guerriers de mon peuple. Ils sont impatients de retourner chez eux pour reprendre leurs fonctions et assurer la protection de ma sœur, la nouvelle reine. Ils voulaient partir le plus tôt possible. J’ai acquiescé à leur demande…
Tout le village s’entassa dans la taverne. Depuis quelque temps, il y avait de l’action à Upsgran et les habitants commençaient à y prendre goût.
Lolya poursuivit son histoire :
— Je vous disais donc qu’il y avait eu un message…
— C’est cela, fît la patronne de la taverne en salivant, un mystérieux message…
— En rêve, j’ai vu Frilla, la mère d’Amos.
Un lourd silence tomba sur l’assistance.
Les mouches s’arrêtèrent même de voler.
Après un moment, la grosse femme demanda :
— Tu sais que sa mère a été enlevée par les Bonnets-Rouges qui sont une race de gobelins vicieux et très agressifs ? Ils l’auraient même vendue comme esclave !
— Oui, c’est ce qu’elle a dit dans mon rêve. Elle m’a aussi révélé l’endroit où elle était emprisonnée. Ce lieu s’appelle la tour d’El-Bab. Elle travaille comme esclave à l’érection de la plus grande tour du monde. Elle m’a aussi parlé d’un homme appelé Sartigan.
— Sartigan ! s’exclama en chœur l’assistance.
— Nous le connaissons, dit la matrone, c’est lui qui sert de maître à Béorf et à Amos. C’est un drôle de type, toujours vêtu d’une espèce de robe orange et affublé d’une barbe vraiment trop longue. Il l’enroule autour de son cou comme un foulard…
— Eh bien, révéla Lolya, il est maintenant prisonnier et il travaille, lui aussi, comme esclave. Dans le rêve, Frilla m’a expliqué que Sartigan était parti à sa recherche. Comme Amos avait décidé de se rendre à l’île de Freyja, il n’a pas voulu lui en parler pour ne pas lui donner de faux espoirs ou distraire son attention. Pour le vieux maître, le moment était idéal pour entamer une petite enquête sur les marchands d’esclaves de l’Est. Seulement, il a joué de malchance et s’est fait capturer. Voilà pourquoi j’ai quitté mon peuple, voilà pourquoi j’ai décidé de me joindre à Amos dans sa quête de porteur de masques. Je sais que je peux lui être utile et je me mets à sa disposition.
— Ça alors ! s’exclama la tenancière. Le vieux Sartigan est dans de beaux draps ! Malheureusement, nous n’avons aucun moyen de joindre Amos ! Il faudra que tu patientes…
— Puis-je m’installer dans la maison de Sartigan en attendant l’arrivée d’Amos ? demanda Lolya.
— Je pense qu’il n’y verrait pas d’objection, acquiesça la grosse dame.
Lolya remercia la patronne de la taverne et les autres béorites d’Upsgran. Plusieurs villageois la guidèrent dans la forêt jusqu’à la maison de Sartigan en l’aidant à porter ses quelques sacs d’effets personnels, puis la laissèrent toute seule.
La cabane était très modeste et assez petite. Il n’y avait presque pas de meubles à l’intérieur. Les murs de bois avaient été peints à la chaux et resplendissaient d’une blancheur immaculée. Un plancher de bois, quelques tapis, une grande cheminée et des dizaines de pots contenant du thé composaient, pour l’essentiel, le décor.
Lolya sortit de ses bagages quelques chandelles et les disposa par terre en forme de cercle. Elle enleva ensuite toutes ses parures, colliers, bagues et amulettes, et vint se placer debout au centre du cercle. La fillette prononça quelques mots, puis se mit à danser lentement. Ce rituel dura quelques minutes.
Ce que Lolya n’avait pas dit aux béorites, c’est qu’elle avait aussi vu en rêve la naissance d’un dragon. Elle savait que cette bête était en danger et qu’elle allait mourir. Amos devait la ramener avec lui, c’était primordial. Lolya avait une forte intuition et savait que l’Ancien aurait un rôle important à jouer dans le nouvel équilibre du monde. Il ne fallait pas qu’il meure. Aussi le porteur de masques devait-il soigner ses blessures et le ramener à Upsgran. La jeune Dogon savait qu’il n’y a pas de hasard dans la vie et que la destinée d’Amos dépendait, d’une façon inexplicable, de ce dragon. Son avenir lointain était lié à la bête de feu.
Toutes les heures, pendant trois jours, Lolya recommença ce rituel.